D’un auteur à l’autre – Séminaire XVI – Typologie 3

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Réf. de l’illustration : le blog des Indégivrables de Xavier Gorce. A visiter pour sa fraîcheur…

Troisième causerie sur le thème : « Comment survivre à l’édition de son livre ? »

Je rappelle que ce séminaire s’intitule « D’un auteur à l’autre », en référence* au butinage auquel se livrent les visiteurs lorsqu’ils parcourent les stands des salons et autres festivals du livre. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Comment survivre à de telles rencontres ? Existe-t-il un vaccin efficace ? Voilà toutes les questions qui figurent au programme.

Aujourd’hui, nous poursuivons notre typologie des visiteurs de salon avec plusieurs spécimens comme on les aime…

N° 74 (dit le distrait)

Il s’avance, rayonnant et se plante devant un auteur, main tendue. Il a lu tous ses livres et, c’est bien simple, il les a a-do-rés ! Surtout le 2ème, quel suspense ! Le premier était bien, aussi. Par contre, il n’a pas compris le coup de théâtre final, dans le 5ème. Il faudra qu’il le relise. Quand donc sort le prochain ?

Mentalement, l’auteur recompte les piles de bouquins alignées devant lui. Le 5ème ? Mmm. Vous êtes sûr que… L’autre se trouble, recule d’un pas pour déchiffrer la pancarte où figure le nom de l’auteur… Puis, sans se démonter, fait un pas vers la gauche, tourne le dos à l’auteur plus amusé qu’interloqué et tend la main à son voisin de stand :

– Bonjour, j’ai lu tous vos livres et c’est bien simple, je les ai a-do-rés !

Le N° 13 (dit le bien nommé)

En entrant dans le salon, il a heurté de plein fouet la table de presse et renversé un gobelet de café sur les brochures joliment alignées. En voulant réparer les dégâts, il a bousculé et à moitié éborgné une attachée de presse qui depuis, joue les évaporées dans les bras d’un jeune éditeur bien fait de sa personne. Du coup, voyant à qui il avait affaire, le libraire du stand le plus proche a fait sonner la retraite et remonter le pont levis. À son arrivée, N°13 n’a trouvé qu’un auteur blême planqué derrière des piles de bouquins en quinconce. Beau joueur, N° 13 a quand même acheté un ouvrage qu’il s’est fait dédicacer sur le champ puis s’est éloigné en direction du stand suivant, non sans se prendre les pieds dans les montants d’un poteau de signalétique. À ce stade, magiquement, tous les cafés et autres substances liquides ou collantes ont déjà disparu sous les tables. Car N° 13 est aussi poisseux que les gobelets qu’il renverse. À son approche, les piles de livres vacillent, les convictions littéraires de même. Pour qui sonne le glas ? s’interrogent les jeunes auteurs qui n’ont encore jamais croisé de visiteur N° 13 dans leur courte carrière de dédicaceurs.

Lorsqu’il quitte le salon, il règne un bref silence durant lequel chacun vérifie l’état des troupes et calcule le montant des dégâts. Alors, dans ce moment d’accalmie, on entend distinctement la chute d’un corps dans l’escalier qui mène à la sortie…

Les N° 49 et N° 50

(dits « Roméo et Juliette cherchent thérapeute de couple. Faire offre. »)

Ils arrivent en début d’après-midi, les doigts enlacés, le reste aussi d’ailleurs, à se demander comment ils parviennent à se déplacer. Le regard extatique, le corps repus de plaisir, ils viennent manifestement de sextirper d’un lit profond et portent les marques de leur amour en bandoulière. Comme ils ont lu St Exupéry sur une assiette décorée, ils avancent dans la vie en regardant, ensemble, dans la même direction. Pas de chance, ça tombe sur l’auteur. Deux mains harponnent au même instant le même livre. Rire des tourtereaux.

– C’est toujours comme ça, on fait toujours tout en même temps.

L’auteur, qui est déjà plusieurs fois revenu d’amour comme on rentre de vacances, ne s’aventure pas à leur dire que cela n’a qu’un temps. Il surveille les deux mains qui se disputent le bouquin, les deux visages qui se penchent ensemble sur la même quatrième de couverture.

– Oh, dit l’un, ça a l’air délicieusement atroce !

L’autre approuve.

– Délicieusement.

Œillade à l’auteur, soudain complice involontaire d’une confidence sur la nature du lien qui les tient au creux des draps jusqu’à des heures indécentes.

– On le prend, décrète Roméo. Vous le dédicacez à Juliette ?

– Ah, non, mon cœur, minaude la Juliette. C’est moi qui le paie et vous le dédicacez à Roméo, c’est lui qui le lira en premier.

– Pas question, c’est pour toi, ma douce ! C’est moi qui paie !

– Est-ce que tu sous-entends que je n’ai pas les moyens de me payer un livre à quatre sous ?

– Mais pas du tout !

– C’est très machiste, comme attitude ! Je suis déçue, tu sais !

– M’enfin ma chérie, tu ne vas pas encore faire une histoire pour un petit livre de rien du tout ! Si ça se trouve, il est nul, en plus !

– Comment ça, « encore » ? Tu insinues que je fais des histoires ? Monsieur, vous ne trouvez pas que mon ami à une attitude dénigrante à mon égard ?

L’auteur se tait prudemment. En fait, à cet instant, il écrit dans sa tête. Un double crime…

Juliette croise les bras. Puisque c’est comme ça, elle ne le lira pas, ce fichu bouquin. Et elle toise l’auteur comme s’il était responsable de cette dispute.

Roméo, excédé, tire la quatrième de couverture à lui.

– Finalement, dit-il d’une voix de mâle triomphant, vous allez le dédicacer à ma mère. Elle s’appelle Jacqueline.

Juliette, offensée, s’éloigne de trois pas. Au moment de régler, Roméo fouille ses poches et constate qu’il a oublié son portefeuille. Et se tourne, affolé, vers l’élue de son cœur…

– Juliette, ma chérie, tu n’aurais pas quinze euros ?

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Voilà, c’est terminé pour aujourd’hui. La prochaine fois, nous étudierons de nouveaux spécimens plus effrayants les uns que les autres. D’ici là, soyez prudents si vous en rencontrez et venez nous narrer vos aventures !

Françoise Guérin

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~ par Quatre Carnages sur 31 juillet 2010.

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